CHAPITRE VI
Elle était morte l’après-midi, alors que le soleil était encore haut et projetait sur sa chevelure une patine délicate. Elle reposait au fond de la chaloupe, parmi un capitonnage constitué par des édredons et des couvertures. Elle était nerveuse, fiévreuse, un peu de sang sourdait entre ses lèvres. Et Dumarest, rendu hagard par plusieurs journées sans sommeil, n’avait pas réussi à la sauver.
La réparation de la chaloupe avait duré trop longtemps et les Hegelt n’avaient été d’aucune utilité. Abrutis par ce qu’ils venaient de perdre, ils n’étaient plus capables que de rester à pleurer leurs morts. Même réparée, la chaloupe était lente et dérivait au-dessus du sol comme une plume poussée par le vent, exigeant une attention constante pour son maintien en l’air et sur sa trajectoire. Il avait été forcé d’atterrir à plusieurs reprises pour régler le moteur, ainsi que pour humecter les joues fiévreuses de Makgar et éponger le sang coagulé sur sa bouche. Elle avait essayé de rester consciente, refusant les sédatifs, sachant que la mort la talonnait.
— Je suis mourante, Earl. Ne discute pas, je le sais.
— Nous sommes tous mourants, Makgar.
— Alors, je suis en avance. (Ses mains se déplacèrent pour palper son corps.) La rate est éclatée, le pancréas également. Les intestins sont en bouillie et l’estomac et les poumons sont perforés. (Elle tenta de sourire.) On ne peut pas dire que je sois en pleine forme.
— On y arrivera.
— Dans cette épave ? Dieu seul sait comment tu es parvenu à la faire démarrer. Tu pourrais presque marcher aussi vite. Et combien de temps pourras-tu encore rester sans sommeil ?
— Autant que nécessaire. Et tu tiendras te coup jusqu’à ce qu’on arrive à un hôpital.
— Avec mécanismes de survie, greffes et novoplasmes, ralentisseur temporel et tout le bataclan. C’est déjà trop tard, Earl. Je serais morte, sans toi, Earl !
Il lui prit la main et sentit la pression de ses doigts tandis qu’elle luttait contre la douleur.
Amer, il demanda :
— Où cachiez-vous vos médicaments ? Les drogues que nous aurions pu utiliser. Vous auriez dû en avoir bien plus que ce que j’ai trouvé.
— Dans la cahute, Earl. Celle où est né le bébé. J’y ai laissé ma mallette, je n’en avais pas besoin. Le bébé… Oh, Seigneur, comment des êtres qui ont la forme humaine peuvent-ils être aussi ignobles ? Le bébé… et mon petit. Jondelle !
Il lut sur son visage une immense douleur et dégagea sa main, leva le pistolet hypodermique et lui injecta les analgésiques.
— Non ! (Elle secoua la tête comme il réglait l’instrument.) Je ne veux pas dormir. Je ne peux pas. Le gamin…
— Je le retrouverai, Makgar.
— Tu me le promets ? Earl, tu promets ?
— Je te le promets.
— Il est si petit, si jeune, si faible. Je ne supporte pas l’idée qu’il soit aux mains de ces bêtes. Il faut que tu les sauves, Earl.
— Je le ferai. Je t’en donne ma parole.
Une promesse pour apaiser les douleurs d’une mourante, mais qu’il tiendrait. Elle poussa un soupir et sembla se détendre, ses yeux se fermèrent.
— Earl, murmura-t-elle. Je t’aime. Je t’aime depuis le premier jour. Elray avait raison. C’est toi que je désirais, pas lui. Je te l’ai dit. Tu aurais dû accepter.
Cela n’eût rien changé. Il se pencha sur elle et dit :
— Makgar, écoute-moi. Qui savait qu’Elray devait aller en ville ?
— Personne.
— Tu m’as dit qu’il devait aller chercher une pièce mécanique. L’heure était-elle fixée ?
— Je suppose. (Elle le considéra, surprise.) Earl ! Penses-tu qu’Elray… ? Non. C’est impossible. Pas lui.
Il n’existait aucune limite à ce que pouvait faire un homme affamé et la faim d’argent pouvait ruiner un monde. Une date et une heure prévues, un itinéraire choisi, et qui irait penser à rejeter la faute sur lui ? Il n’avait pas bougé pour lutter contre les intrus. Il était mort près d’un fusil qui aurait pu tous les sauver. Le géant l’avait-il payé en pièces inattendues ? Un homme mort ne pouvait parler.
— Earl. (Sa voix faiblissait.) Earl.
— Parle-moi du petit, la pressa-t-il. Où devrais-je l’emmener ? Qui sont ses parents ?
— … t’aime, chuchota-t-elle. Toi et moi et le gamin… le bonheur… pourquoi a-t-il… Jondelle !
— Makgar !
Mais elle ne l’avait pas entendu. Elle était morte dans la lumière de cet après-midi, une brise légère murmurant un hymne funèbre, l’herbe émettant un parfum délicat de fleurs. Il l’avait enterrée sous un arbre en fleur, abandonnant la chaloupe inutile en guise de pierre tombale.
Un vilain souvenir qu’il valait mieux oublier.
Il prit profondément son souffle en quittant la Kladour. Le professeur ne lui avait rien apporté, il n’avait aucune idée de l’endroit où Elray devait aller chercher sa pièce et les officiers de paix municipaux ne s’intéressaient pas à tout ce qui se passait en dehors de leur juridiction. Il ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre le messager du joaillier à la Maison du Gong.
Elle se trouvait dans le Nam, quartier tentaculaire et tapageur tel qu’il en avait vu sur des centaines de planètes. Le secteur était plein de lieux de plaisirs synthétiques où hommes et femmes buvaient, jouaient et goûtaient à des délices déraisonnables. Les voix des rabatteurs composaient un ronronnement monotone.
— Voyez, soyez vu, regardez et soyez regardé. Les fantasmes érotiques d’un millier de mondes assemblés ici pour que vous y participiez et les regardiez avec plaisir. Aucune limite, tarif unique, restez autant que vous pourrez tenir !
— Des tables honnêtes et des jeux corrects. Vin et nourriture gratuits. Vous ressortirez de toute façon avec dix testons.
— Les cristaux mystiques de Muhtua liront votre avenir. Fortune, santé et bon passage.
— De vrais couteaux ! Du vrai sang ! De jeunes balèzes prêts à affronter tous les adversaires ! Cent stergals si vous tenez sans être blessé pendant trois minutes ! (Le rabatteur prit Dumarest par le bras.) Vous, Monsieur, je vois que vous savez ce qu’est une lame. De l’argent facile pour un seul round.
Une lame truquée, des lampes réglées pour éblouir, un jet de gaz pour engourdir, peut-être, et pour le ralentir. Dumarest libéra son bras d’une secousse.
— Non ? (Le rabatteur eut un rire moqueur.) Peur de recevoir une ou deux égratignures ? (Il s’adressa à un groupe de spectateurs.) Vous, là, Monsieur, avec cette charmante jeune fille au bras. Je parie dix stergals que vous avez davantage de courage. Dix pièces dans la main si vous montez sur le ring et cent de mieux si vous n’êtes pas blessé pendant trois minutes.
Il était jeune, il sortait de l’adolescence, il venait peut-être d’une ferme voisine et il devait chercher un peu d’amusement d’adulte. La fille à son côté ne lui laissa pas la possibilité de refuser cette offre aguichante.
— Vas-y, Garfrul. Dix stergals ! Nous pourrions aller au Disaphar et essayer l’un de ces analogues.
— La petite dame a tout compris ! cria le rabatteur. (Il ferra.) Dix en main avant de commencer. Cent, peut-être, quand vous aurez fini. Pensez à tout ce que vous pourrez acheter… la meilleure nourriture du Nam, le meilleur vin. Une place à la meilleure table. Qui sait, avec un peu de chance, vous pourriez gagner une fortune. Vous ne seriez pas le premier.
Le jeune homme hésitait.
— Je ne sais pas. Je ne suis pas très doué au couteau.
— Tu es rapide, le pressa sa compagne. (Ses yeux étaient trop brillants, trop impatients, une chatte avide d’excitation.) Tu pourras feinter pendant tout ce temps. Ce n’est pas long, trois minutes, et pense à ce qu’on pourra faire avec tout cet argent. Un nouveau costume, une nouvelle robe, une chance d’améliorer ta condition. Oh, Garfrul ! Je serais si fière de toi ! Je le dirais à toutes les copines… non, pas ça ; sinon, elles te courront après et je suis jalouse.
Dumarest les regardait en sachant ce qui allait se passer. Dix stergals pour une blessure qui trancherait les tendons et ferait du gamin un infirme à vie. Deux poignées de pièces pour des blessures qui laisseraient des cicatrices permanentes. Une soirée de plaisir innocent gâchée avant d’avoir commencé.
Brutalement, il lança :
— Ne fais pas l’idiot, mon gars ! Ne va pas au massacre !
Le rabatteur se retourna et montra les dents.
— Pourquoi vous ne vous occupez pas de vos affaires ? Il est assez grand pour se décider tout seul. Que vous importe ce qu’il fait ?
Rien, en effet, mais il avait les cheveux blonds et les yeux bleus et il ressemblait à ce que deviendrait Jondelle s’il survivait.
Il lança au jeune homme :
— Tu veux voir dans quoi il veut te jeter ? Alors, suis-moi. (Il s’adressa au rabatteur.) J’accepte l’offre. Cent stergals pour trois minutes, vous dites ?
— Oui, si vous n’êtes pas blessé.
— Combien si je gagne ?
Le rabatteur cligna les yeux, rusé, mais la foule se pressait et il voyait bien la salle remplie à bloc.
— Le double.
— À la première goutte de sang, pas d’interruption, le ring vide ?
— Bien sûr.
— Alors, faites-moi entrer.
Dumarest pénétra dans la baraque, le nez se plissant devant les odeurs familières, le sang, la sueur, l’huile, le parfum intangible de l’impatience et la puanteur animale du goût du sang. Derrière lui entrèrent le jeune homme, la fille lui serrant le bras, les yeux anormalement brillants. Puis toute la foule les suivit, percevant la violence à venir, prête à payer le supplément qu’exigeait le rabatteur pour le privilège de voir des hommes se donner des coups de poignard.
Ils pénétrèrent dans la baraque en chuchotant tandis que Dumarest examinait le ring. C’était une arène sablonneuse de quatre mètres de côté plantée à un mètre vingt au-dessus du sol. Les lampes au plafond projetaient leur regard éclatant. Il les considéra en étrécissant les yeux, aperçut les autres lampes éteintes braquées sur les quatre coins du ring. Elles pouvaient lancer des éclairs destinés à éblouir et désarçonner un combattant qui s’avérait trop dangereux.
— Paré ?
Le rabatteur s’avança en souriant, les couteaux dans les mains, son champion à son côté. Il était grand, mince, vêtu uniquement d’un pantalon et de bottes, son torse nu luisant d’huile et dentelé d’anciennes cicatrices. Il avait les cheveux coupés court sur son crâne, rond et son visage large au nez plat avait l’impassibilité de celui d’un bourreau.
— Je suis prêt, répondit Dumarest.
— Bien. Il faut que vous vous déshabilliez, mais je crois que vous le savez. (Il regarda Dumarest se débarrasser de sa tunique qu’il tendit à Garfrul.) Vous êtes déjà monté sur un ring ?
— J’ai assisté à plusieurs combats et on luttait un peu, là où je travaillais avant. Des lames d’exercice uniquement, bien sûr.
Inutile de mentir lorsqu’une partie de la vérité ferait l’affaire.
— C’est bien ce que je pensais, dit l’homme. Je vois quand quelqu’un sait ce qu’il fait. Montez sur le ring et je vous donnerai le couteau.
L’arme longue de vingt-cinq centimètres était mai affûtée, lourde et mal équilibrée. Dumarest la prit puis tendit la main.
— Je choisis l’autre.
— Quelque chose qui ne va pas ?
— À vous de le dire. Non ? (Dumarest haussa les épaules et jeta l’arme.) Alors, je vais me servir du mien.
Il sortit son poignard de la botte et le tourna pour que la lumière se reflète en un éclair sur la lame.
— Il est plus court de près de trois centimètres, dit-il calmement. Je donne un avantage à votre gars. Maintenant, sifflez et finissons-en.
L’homme hésita.
— D’accord, Krom ?
Son champion haussa les épaules, confiant en ses propres talents.
— Bien sûr.
Le rabatteur hésitait encore ; il regarda Dumarest, son poignard, ses cicatrices, craignant un peu désormais d’avoir été attiré dans un piège. Puis quelqu’un cria au fond de la foule :
— Alors, quoi ? On se bouge, ici ?
D’autres reprirent en chœur, un grondement de bêtes sauvages, exigeants. Les pieds commencèrent à marteler le sol, roulement de tambour impatient. Le rabatteur prit péniblement son souffle et sortit du ring. Son sifflet interrompit le bruit comme s’il s’était agi d’un couteau.
Krom se mit en mouvement.
Il était malin, habile et se déplaçait par priorité pour le spectacle, le poignard tendu devant lui, à la hauteur de la taille, la pointe relevée, la lame légèrement inclinée pour que l’éclat du tranchant se fasse plus menaçant. Il fit un pas en avant, en arrière, sur le côté, dansant sur les orteils, la pointe se relevant, redescendant, remontant au niveau des yeux. La posture était décontractée, invitait à l’attaque, la main gauche tenue loin du corps.
Dans la foule, une femme cria, la voix rendue cassante par l’hystérie.
— Filez-lui-en un bon coup, M’sieur ! Taillez-le en pièces !
Dumarest feignit de l’ignorer, de même qu’il ignorait toute chose en dehors de l’homme devant lui. Krom était un bon combattant, vétéran ayant connu mille matches, le corps entraîné à se déplacer par réflexes, maître d’une douzaine de stratagèmes. Un professionnel qui avait l’intention de gagner ; mais, même s’il s’était agi d’un simple amateur, Dumarest se serait montré tout aussi prudent. Trop de choses pouvaient se produire au cours d’un combat. Des petits riens, un pied qui glisse, un reflet sur un tranchant de lame qui l’aveugle un instant, n’importe quoi. Et la chance qui l’avait toujours accompagné pouvait fort bien l’abandonner.
Krom attaqua, l’arme levée, le tranchant dirigé vers le visage de Dumarest, plus lentement qu’elle n’aurait dû. Il la bloqua avec son propre poignard, l’acier claqua une fois, deux fois lorsqu’il rendit le coup, le son métallique faisant écho par-dessus la foule.
Du grand spectacle devant donner l’effet d’une violence sauvage. Krom fonctionnait par habitude, attaquant l’arme et non pas l’homme, faisant durer les actions pour la beauté du geste et pour encourager les autres à tenter leur chance. Dumarest aurait pu le blesser sur-le-champ, mais il avait aussi des motivations personnelles. Un combat trop vite terminé donnerait l’impression que cela avait été trop facile. Il voulait que le jeune homme comprenne bien ce qui se passait. Il recula, sûr qu’aucune attaque véritable ne se produirait pour l’instant, mais restant tout de même sur le qui-vive. Il pivota, vit le dos de la lame se tourner vers lui et la laissa approcher plus que nécessaire. Il se fendit, maladroitement, manquant délibérément son coup. Krom bondit pour se mettre hors de portée avec une efficacité parfaite, les lames tintèrent tandis qu’il bloquait une deuxième attaque. Dumarest se baissa, releva son arme qui frôla la poitrine luisante.
La foule gronda, hurlant en s’attendant à voir paraître le sang, s’apaisant en avisant le torse intact. Une cloche sonna. – Une minute !
Ils se séparèrent, debout de part et d’autre du ring, un peu accroupis, en équilibre sur les orteils. Krom leva et rabaissa rapidement le bras gauche. Un signal, peut-être ? Dumarest songea à tous les stratagèmes qui pouvaient être employés. Krom savait qu’il avait failli se faire taillader la poitrine et un homme expérimenté comme lui ne prenait pas de risques.
Il s’avança, le couteau levé ; la lame exécuta une série de mouvements devant Dumarest. Un amateur eût tenté de la suivre, mais Dumarest se contenta de reculer, sa propre arme en attente. Il sentit les cordes dans son dos et bondit de côté comme Krom plongeait en avant, puis il se jeta plus loin encore comme l’homme tournait et relevait son arme. Il la bloqua sur sa lame et regarda fixement le large visage.
Krom remonta brutalement le genou.
Dumarest se tordit et le sentit lui heurter la cuisse tandis qu’il appuyait contre le poignard coincé. Krom recula en titubant, déséquilibré et momentanément désemparé. Dumarest se précipita vers lui et vit la lame relevée, l’ouverture minuscule en dessous de la garde de l’arme. Il pivota en plein bond et atterrit comme un chat, puis bondit vers le côté du ring tandis que le jet invisible le poursuivait. Krom se rua sur lui, la lame prête à lui couper le poignet et les tendons. Les couteaux s’entrechoquèrent, se bloquèrent et se libérèrent lorsque Dumarest sauta au centre du ring.
Par-dessus le souffle qu’inhala la foule, il entendit la sonnerie sévère de la cloche.
— Deux minutes !
Mensonge, bien entendu ; le rabatteur devait rallonger la durée. Mais, mensonge ou pas, une chose était sûre : la comédie était terminée. Krom avait utilisé son aérosol, le gaz destiné à ralentir et abrutir Dumarest ; d’autre part, tant que Dumarest resterait au centre du ring, il ne serait pas menacé par les projecteurs.
Krom attaqua, feinta, changea la direction de son coup, recula quand les lames se heurtèrent, puis repartit à l’attaque. Dumarest se déplaçait en cercles serrés, tourna un peu pour présenter le côté de son arme à l’adversaire tout en comptant les secondes. Vingt… Krom devait être aux abois. Trente… Il allait maintenant tenter son va-tout : une botte secrète, peut-être, un coup stupéfiant qui s’était déjà avéré utile.
Dans la foule, une femme hurla.
C’était un véritable cri de souffrance qui monopolisait immédiatement l’attention. Il toucha la foule. Il eût touché un amateur et l’eût amené à se tourner une seconde pour recevoir un coup fatal.
Dumarest ne bougea pas. Il savait qu’il avait été poussé pour détourner son attention. Devant lui, le couteau de Krom étincela, disparut et reparut, éclatant, dans son autre main. Il avança comme un doigt de lumière tandis que sa main droite se levait en une feinte. Dumarest passa à sa droite, son avant-bras gauche heurta le poignet gauche de Krom tandis que son propre poignard allait infliger une légère coupure sur l’épaule nue.
— Touché ! hurla un homme devant ce spectacle. Il l’a blessé ! Il a gagné !
Le match était terminé. Dumarest aurait dû se détendre, abaisser son arme et, peut-être, se retourner vers la foule en souriant devant sa victoire. Il se serait retourné… et aurait reçu le couteau de Krom entre les reins.
Il avait gagné… mais un mort ne pouvait recevoir son prix, et qui se soucierait d’un étranger ?
Il vit l’homme tourner, le poignard revenu dans la main droite, la pointe se levant pour lui percer le cœur. Dumarest se saisit du poignet, les doigts étreignant la chair et les muscles, arrêtant la lame à deux centimètres de sa peau. Le tranchant de son arme alla se poser contre la gorge aux muscles bandés.
— Laisse tomber ! dit-il, puis, comme Krom hésitait : Ne fais pas l’idiot, mon vieux ! Tu as perdu, mais tu pourras encore combattre si tu restes en vie !
— Quelle rapidité, marmonna Krom. Foutrement trop rapide. Tu aurais pu m’avoir au cours des dix premières secondes ; Althen a été dingue de te choisir.
(Le poignard quitta sa main.) Tu es un pro. Tout autre m’aurait tué. Et maintenant ?
— Rien, dit Dumarest. Je vais recevoir l’argent.
Il sauta hors du ring, prit sa tunique des mains du jeune homme et se dirigea vers la guérite. Le rabatteur était occupé. Il se ratatina lorsque Dumarest le prit par le bras.
— Allons, attendez une minute. Inutile de vous exciter. Je vérifiais la recette.
— Tu me dois deux cents stergals. Je les veux.
— Bien sûr, mais… (Althen épongea son visage détrempé.) Voyons, vous êtes un homme raisonnable. Vous savez comment nous fonctionnons. Dix stergals, oui, mais comment pourrais-je payer davantage ? J’ai des frais, ma patente à payer, et le reste. Les bénéfices se réduisent chaque jour. Tenez, je vous propose cinquante.
Dumarest serra la main.
— Vous m’avez trompé. Vous m’avez attiré dans un piège. Krom était battu depuis le début. (Il considéra le regard dur de Dumarest, sa bouche cruelle.) Je peux vous payer, admit-il. Mais si vous prenez cet argent, je serai ruiné.
— Va te faire voir, fit brutalement Dumarest. Ça m’est complètement égal.